Manu Pellissier : le doute, première sécurité d’un guide de haute montagne

Guide de haute montagne depuis trente ans et membre du Bureau des Guides d’Albertville, Emmanuel « Manu » Pellissier a ouvert en 2015, avec trois compagnons de cordée, une voie sur la face est du Cerro Kishtwar*, en Inde, ascension récompensée d’un Piolet d’Or**. Cofondateur de l’agence de voyages Into The White et de l’association Les Enfermés Dehors, il explique pourquoi il tient le doute pour un garde-fou en altitude.
Guide de haute montagne : bâtir la confiance avant le départ
Tout commence par un coup de téléphone. Un futur client expose son projet : un Mont-Blanc, un Cervin, un voyage lointain. Manu Pellissier écoute, puis cherche à savoir s’il est « la bonne personne », car le métier de guide de haute montagne recouvre des activités très différentes, et certaines lui conviennent mieux que d’autres. « Ça fait 30 ans que je suis guide », rappelle-t-il. La confiance se joue dans les deux sens : « Le lien de confiance, c’est aussi moi : il faut que j’aie aussi confiance en eux, je le sens. »
Pour un objectif ambitieux, il propose d’abord une sortie plus modeste. Elle permet de se connaître, de vérifier le matériel et le niveau réel. Les adeptes du trail arrivent souvent en grande forme sans avoir la technique nécessaire pour skier en montagne. Le Mont-Blanc se prépare de la même façon : un stage d’une semaine, avec acclimatation, avant de viser le sommet.
Manu refuse rarement un projet, même très ambitieux. Il demande en revanche ce que le client est prêt à faire pour s’y préparer : un an d’entraînement, des sorties longues, le bon matériel. Il prévient aussi que « l’alpinisme, ce n’est pas une science exacte ». La forme physique ne suffit pas, car la météo et l’état de la montagne peuvent tout reporter à l’année suivante. Pour lui, la réussite ne se mesure pas seulement au sommet : « Elle passe par le fait qu’on ait tout préparé avant, c’est le chemin qui t’y amène. »

Faire demi-tour : le doute comme garde-fou
« C’est facile de faire demi-tour quand tous les signaux sont au rouge. Mais des fois, ce sont des signaux plus faibles qu’il faut entendre, et ce n’est pas que les conditions, c’est la personne qu’il faut voir. » Manu a pris ce genre de décision à l’autre bout de la planète, sur des voyages très chers, face à des clients qui avaient beaucoup investi. Quand le temps le permet et qu’aucun orage ne menace, il lui arrive à l’inverse de pousser un client hésitant à poursuivre.
Pour lui, le risque tient à l’attitude humaine. Une pente à 30 degrés peut être dangereuse pour des skieurs peu à l’aise, et sans danger pour deux très bons skieurs équipés de gros skis. « Le danger, pour moi, c’est jamais la montagne. C’est toujours nous. C’est notre attitude face à la montagne. » Sur une ascension du Mont-Blanc en trois jours, le passage réputé le plus dangereux est la traversée du couloir du Goûter, entre les deux refuges. Elle ne dure que cinq minutes. Manu prévient ses clients : si le groupe ne va pas assez vite ou ne respecte pas les consignes, il peut s’y passer quelque chose. Il lui revient ensuite d’estimer si ces cinq minutes valent la peine d’être courues. D’autres guides choisiront de ne pas y aller : « C’est très personnel, en fait. » Même en France, les secours viennent chercher les alpinistes à peu près partout, mais « quand il fait mauvais et qu’il y a du vent, l’hélicoptère ne vole pas. Les gens oublient souvent ça. »
« Moi, je vois du danger partout. Ça ne veut pas dire que j’ai peur. » Manu se demande d’abord comment éviter ce danger, puis doute de sa décision. Ses clients ne le voient pas toujours et le croient sûr de lui. « Je crois que le doute, c’est un bon garde-fou. Ce n’est pas la peur. » Il le dit aussi à ceux qu’il accompagne : « On sait quand on part, mais on ne sait pas quand on revient. »
Sa définition de l’échec est radicale : « L’échec, pour moi, c’est de ne pas revenir. » Un sommet manqué reste une déception, tant que tout a été mis en œuvre pour y arriver. Il cite volontiers une phrase qu’il attribue à Mandela : « Soit je gagne, soit j’apprends. »
Cerro Kishtwar : une ascension qui donne un nouveau souffle
À l’automne 2015, Manu rejoint le Slovène Marko Prezelj, l’Américain Hayden Kennedy et le Slovène Urban Novak dans l’Himalaya indien. Du 5 au 8 octobre, les quatre alpinistes ouvrent « Light before wisdom », une voie de 1 200 mètres cotée ED+ ***sur le versant est du Cerro Kishtwar (6 173 mètres), en style alpin****. L’ascension est récompensée d’un Piolet d’Or.
Le projet arrive par téléphone. Marko Prezelj, avec qui Manu a partagé plusieurs de ses plus belles expériences, l’appelle un soir où il rentre d’une journée de travail en Vallée Blanche. Manu regarde le projet quelques secondes : « un truc hyper ambitieux, mais qui était très beau ». Il est alors éducateur et père de trois enfants. Il en parle à sa femme le soir même, puis rappelle Marko : « Je l’ai rappelé dans la foulée et je lui ai dit que je venais. »
Il décrit cette ascension comme la plus difficile qu’il ait réalisée sur le plan technique, et comme l’ascension parfaite. Une grande performance en montagne tient pour lui à un alignement : la montagne, la ligne imaginée et la cordée qui la grimpe doivent s’accorder. Cet alignement est rare : « Moi, ça m’est arrivé quelques fois. »
Les suites comptent autant que l’ascension : « Ça m’a amené un peu de visibilité, ça m’a redonné confiance en moi, ça m’a relancé. » L’agence de voyages naît après le Piolet d’Or. La cérémonie lui offre aussi une rencontre, celle de Voytek Kurtyka, Piolet d’Or Carrière, dont l’alpinisme le faisait rêver à 16 ou 17 ans : « C’est comme si j’avais rencontré David Bowie. »
L’ascension illustre le style qu’il défend : partir du pied de la montagne, atteindre le sommet et redescendre sans rien laisser, sans aide extérieure ni oxygène. Il transmet ce respect à ses clients, y compris sur des sommets plus faciles. « Je suis tout le temps à leur dire qu’on n’est pas à trois jours près, qu’il faut prendre le temps, que ce n’est qu’une fois. »
Sécuriser le métier de guide face aux aléas du climat
Une montagne qui change
Cet été, Manu n’avait jamais vu les montagnes « dans cet état-là » : autant de chutes de pierres, de crevasses ouvertes, une chaleur inhabituelle. Il y a deux ans, Manu tentait d’ouvrir une voie sur un sommet de plus de 7 000 mètres, avec des clients amateurs. La chaleur était telle que l’isotherme zéro degré*****, l’altitude au-dessus de laquelle la température passe sous zéro, dépassait 6 000 mètres. À 6 500 mètres, des coulées de boue descendaient là où tout aurait dû être gelé. L’équipe a fait demi-tour.
Les saisons se décalent. L’alpinisme estival, qui courait de juin à fin septembre, commence maintenant en mai. Manu a cessé cette année de guider au Mont-Blanc dès début juillet, jugeant les conditions insuffisantes, et a proposé à ses clients de reporter à l’année suivante. «Le métier de guide, c’est avant tout à nous de l’adapter.»
En Antarctique, où il travaille depuis 2009, une journée à 1 °C avait fait date cette année-là. Lors de son dernier séjour, certains jours atteignaient 10 °C et des lacs s’étaient formés sur la glace. Il reste serein : « Les montagnes, elles seront toujours là. » L’alpinisme continuera, imagine-t-il, peut-être sans glace ni neige.
Un cadre contractuel qui protège le client et le guide
Il y a une dizaine d’années, après le Piolet d’Or, Manu a créé avec son associé et ami de trente ans, Sam Beaugey, l’agence de voyages Into The White. La loi évolue, explique-t-il : proposer des voyages tout compris suppose d’être soi-même agent de voyages ou de passer par une agence. Ce cadre apporte des conditions générales de vente, des arrhes, des frais d’annulation et des assurances d’annulation. « Ces outils permettent de sécuriser le client, de sécuriser le guide et de se concentrer sur l’humain. »
Le changement est net pour lui : « Il y a vingt ans, on faisait une course et le client nous payait à la fin. Pour moi, c’était toujours un calvaire de me dire : est-ce que ça va être assez bien ? » Aujourd’hui, les clients ont payé et réservé, versé des arrhes, et les annulations sont rares : il s’agit le plus souvent de reports ou de changements de programme. Sur un voyage en Antarctique qui coûte plusieurs centaines de milliers d’euros à un client, la sécurisation compte.
Manu pense aussi à ceux qui partent. « Il faut s’imaginer que ça a quand même pris un an de sa vie, c’est présent dans sa tête, tu ne peux pas annuler comme ça. » Une fois le contrat signé, estime-t-il, la relation peut se concentrer sur l’essentiel : « On peut vivre une vraie relation de cordée, je trouve. »
Les Enfermés Dehors : la montagne autrement, pour tous
Du voyage lointain à l’engagement local
Manu ne cache pas la contradiction d’un métier qui voyage beaucoup. « Le tourisme, ce n’est pas une activité vertueuse, c’est une activité très polluante. » Cette année, il est parti cinq fois, et son empreinte carbone, quand il travaille en Antarctique, est « énorme ». Au quotidien, il se déplace à vélo en centre-ville et mange local. Il reconnaît la critique : « Effectivement, c’est très critiquable, et j’entends les critiques.
Il cherche donc à pratiquer un alpinisme plus respectueux, à son échelle. En Inde, il travaille avec la même agence locale depuis dix ans, et au Pérou de la même façon. Il s’assure que ces équipes ont des conditions de travail correctes et sont bien payées, et ne négocie jamais leurs prix : « Je leur fais confiance. » Il prépare aussi un projet de toilettes pour les camps de base : « On essaie d’être un peu plus propre. » Le voyage ne s’arrêtera pas, estime-t-il, mais il peut se faire plus proprement.
Cet engagement vient de loin. Éducateur pendant sept ans au Gai Logis, il y emmenait en montagne des jeunes « vraiment en rupture de tout, familial, scolaire, professionnel ». Lui-même se dit « enfant de l’éducation nationale » : ses parents ne skiaient pas, et c’est avec un guide, au collège, qu’il a découvert l’escalade et les premiers sommets, ainsi que le ski grâce à l’UNSS.
Des stages pour que les milieux se rencontrent
En 2022, Manu et trois autres montagnards d’Albertville, dont Olivier Cartier-Moulin, créent l’association Les Enfermés Dehors, où il dit essayer « d’amener [sa] petite part ». Le constat de départ : beaucoup de gamins de quartier ne savent pas qu’avec une paire de baskets, ils peuvent monter à 2 000 mètres et voir leur ville d’en haut. Pour Manu, les expériences les plus riches en montagne se vivent quand le temps s’y passe et qu’il y a des nuits à y dormir.
Les stages durent quatre jours, dont deux pour préparer le bivouac. L’été, une traversée itinérante s’achève par un sommet à 3 000 mètres. L’hiver, les jeunes construisent un igloo et s’initient à l’escalade sur glace. À l’automne, ils apprennent à vivre en paroi, sur des plateformes suspendues à 150 mètres du sol. Un autre stage les fait bivouaquer sous terre.
Dès dix ans, les stages accueillent des enfants issus de maisons d’enfants ou de familles. Les parents qui le peuvent paient le prix normal, les autres selon leur quotient familial, jusqu’à la gratuité totale pour les enfants placés en foyer. L’association est reconnue d’intérêt général. « Des jeunes qui viennent de milieux où ils ne devraient pas se rencontrer. Ils n’ont aucune vocation à se rencontrer, et ils repartent après avoir vécu une expérience de dingue. » Des sorties plus ponctuelles ont aussi mené des jeunes de quartier au Mont-Blanc, encordés avec des chefs d’entreprise qui avaient financé la sortie et des élus.
Chaque mercredi, de septembre à juin, une académie accueille des enfants de 6 à 10 ans et de 10 à 15 ans, du ski à la spéléologie, en passant par l’escalade sur glace et les ânes dont ils s’occupent. L’objectif est de les orienter ensuite vers les clubs de droit commun, comme le Club alpin français.
L’association fonctionne au plus simple : pas de véhicule, pas de bureau, un local pour stocker le matériel, des départs à pied depuis la ville et quelques bénévoles. Le Bureau des Guides d’Albertville met des professionnels à disposition. L’association ne cherche pas à grandir : son budget reste stable, et quand l’argent manque, les actions s’arrêtent. Elle ne raisonne pas non plus en rentabilité. Chaque enfant accueilli représente un coût, et Manu estime que cela en vaut la peine, même quand un seul jeune en bénéficie : « Même si on peut aider un gamin, c’est toujours ça. »
Les dons sont déductibles des impôts à hauteur de 66 %, et certains donateurs versent 5 euros par mois, précise Manu. Il évoque aussi l’envie d’ouvrir des sorties aux personnes en situation de handicap, avec des partenaires : « On a des demandes, on aimerait bien pouvoir y répondre.

Cinq voyages cette année, et une association sans bureau ni véhicule : Manu Pellissier mène de front deux manières d’être guide. Il en tire une règle simple : « Tu peux aller sur les endroits les plus beaux du monde, si tu ne partages pas, ça n’a aucun intérêt. »
L’association Les Enfermés Dehors, reconnue d’intérêt général, accepte les dons en ligne.
Les Enfermés Dehors : lesenfermesdehors.fr
Into The White : intothewhite.fr
* Le Piolet d’Or est une distinction annuelle organisée en France, qui célèbre l’alpinisme et son éthique. Un jury technique international en récompense les ascensions les plus remarquables de l’année. Il existe aussi un Piolet d’Or Carrière, qui honore l’ensemble du parcours d’un alpiniste : Voytek Kurtyka l’a reçu lors de la cérémonie à laquelle Manu a assisté.
** Le Cerro Kishtwar (6 173 mètres) est un sommet de granite de l’Himalaya indien, au Cachemire. La région, proche du Pakistan, est restée interdite d’accès jusqu’en 2010 à cause des troubles frontaliers. Les Britanniques Mick Fowler et Steve Sustad en ont réalisé la première ascension en 1993, par la face nord-ouest. Le versant est était jusque-là inexploré : c’est celui qu’a ouvert la cordée de Manu en 2015.
*** ED signifie « extrêmement difficile » dans l’échelle française qui évalue la difficulté globale d’une course d’alpinisme, un des degrés les plus élevés. Le « + » signale le haut de ce niveau. Pour « Light before wisdom », le site des Piolets d’Or détaille la cotation : 5.11 pour le rocher, WI6 pour la glace, M6 pour les passages mixtes (rocher et glace) et A2 pour l’escalade artificielle, où le grimpeur progresse en s’aidant de son matériel.
**** Le style alpin désigne une manière de gravir une montagne en autonomie, en partant du pied de la voie et en redescendant sans rien laisser derrière soi. Manu en détaille l’esprit plus bas.
*****L’isotherme zéro degré est l’altitude à laquelle la température de l’air passe sous zéro. En temps normal, la neige et la glace tiennent au-dessus de cette limite. Quand elle grimpe très haut, elles fondent là où elles auraient dû rester stables, ce qui provoque des coulées de boue et des chutes de pierres.
